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0095 La Vieille Route de l'Inde de Bactres à Taxila : vol.2
La Vieille Route de l'Inde de Bactres à Taxila : vol.2 / Page 95 (Grayscale High Resolution Image)

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doi: 10.20676/00000237
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l'occasion de dire quel parti l'état-major macédonien, toujours soucieux de soutenir le moral
de l'armée au cours de son interminable anabase, avait aussitôt tiré de cette fiction à laquelle
sculpteurs hellénistiques et poètes alexandrins devaient assurer plus tard une si belle fortune (19).
Les hellénistes nous excuseront d'expédier si vite, et avec une si parfaite incrédulité, le thème
inépuisable, mais évanescent, du « Bacchus indien ». Tout ce qui vaut la peine d'être noté ici
c'est comment, en pleine période historique, grâce à l'interprétation imaginaire d'une analogie
réelle, puis à la mise en scène consciente de cette chimère, a pu naître, se propager et s'amplifier,
comme entre deux miroirs conjugués, ce mythe, simple reflet d'un mirage. Mais si, comme Érato-
sthène ne s'était pas gêné pour le déclarer, du point de vue grec cette assimilation et son cortège
de conséquences supposées n'était que fantasmagorie pure, du point de vue indien elle apporte
au contraire un renseignement précieux sur, par tant de côtés dionysiaque, de Çiva,
telle qu'elle se pratiquait dans les montagnes du Nord-Ouest au IVe siècle avant notre ère.
Pouvons-nous en saisir quelque indice encore plus ancien ? Naguère nous aurions été condam-
nés d'avance à le chercher, et qui pis est, à le trouver dans le Véda, puisque, par définition, toute
l'antiquité religieuse de l'Inde était védique. De fait, l'ordre chronologique appellerait à présent
les plus anciens textes brahmaniques : mais mieux vaut réserver leur examen pour tout à l'heure
et remonter de suite jusqu'aux trouvailles archéologiques qui en ont récemment bouleversé l'interpré-
tation. De même qu'un grain de sable, en se plaçant mal, peut modifier l'avenir de l'histoire, quelques
menus fragments intaillés ou estampés de pierre ou d'argile sont susceptibles, en sortant de terre,
de transformer à nos yeux l'horizon du passé. Entre tous les sceaux exhumés à Mohen-jo-Daro
un seul suffit à établir l'existence dans le bassin de l'Indus, bien des siècles avant l'immigration
des tribus védiques, du culte de Çiva, le dieu ithyphallique à trois faces, le Grand ascète (Mahâ-yogin),
et le Maître des bêtes (Paçu-pati). À cette preuve aussi péremptoire que fragile s'ajoute, il est vrai,
le témoignage massif et contemporain de nombreux symboles phalliques, linga et bétyles, trouvés
au même endroit ou dans les couches correspondantes de Harappa (20). Ces trouvailles à leur tour
achèvent de fixer le sens qu'il faut attribuer au nom appliqué aux Dasyus dans deux hymnes à
Indra, dont l'un les bannit des cérémonies aryennes, tandis que l'autre les voue à la destruction,
eux et leurs villes. Il n'est plus possible d'ergoter davantage : ces çiçna-dêva sont bien des gens qui
« ont l'organe viril pour dieu », ou, comme nous dirions, pour fétiche (21). Du même coup se trouve
confirmé le pressentiment qu'à contre-cœur nos maîtres se croyaient obligés de repousser : à l'ori-
gine de ce que nous savons de la mythologie de l'Inde du Nord et de l'Ouest nous pouvons poser
la figure pré-védique de Mahêçvara comme étant celle du plus grand et du plus populaire de ses
dieux.